Monday, April 11, 2005
George Sand
Eh quoi, tu veux que je cesse d’aimer ? Tu veux que je dise que je me suis trompée toute ma vie, que l’humanité est méprisable, haïssable, qu’elle a toujours été, qu’elle sera toujours ainsi ? Et tu me reproches ma douleur comme une faiblesse, comme le puéril regret d’une illusion perdue ? Tu affirmes que le peuple a toujours été féroce, le prêtre toujours hypocrite, le bourgeois toujours lâche, le soldat toujours brigand, le paysan toujours stupide ? Tu dis que je savais tout cela dès ta jeunesse et tu te réjouis de n’en avoir jamais douté parce que l’âge mûr ne t’a apporté aucune déception : tu n’as donc pas été jeune ? Ah ! nous différons bien, car je n’ai pas cessé de l’être si c’est d’être jeune que d’aimer toujours ! (…) Me trouveras-tu un refuge dans la vieillesse qui rapproche de la mort ? Et que m’importe à présent la mort ou la vie pour moi-même ? Je suppose qu’on meure tout entier, ou que l’amour ne nous suive pas dans l’autre vie, est-ce que, jusqu’au dernier souffle, on n’est pas tourmenté du désir, du besoin impérieux d’assurer à ceux qu’on laisse toute la somme du bonheur possible ? Est-ce qu’on peut s’endormir paisiblement quand on sent la terre ébranlée prête à engloutir tous ceux pour qui on a vécu ? (…) Non, non, on ne s’isole pas, on ne rompt pas avec les liens du sang, on ne maudit pas, on ne méprise pas son espèce. L’humanité n’est pas un vain mot. Notre vie est faite d’amour, et ne plus aimer c’est ne plus vivre.
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